1634. Une Cendrillon vengeresse, une pantoufle qui n’a rien de magique, un bal où tout bascule. Les origines de l’un des contes les plus célèbres du monde ne ressemblent en rien à la version que nous connaissons aujourd’hui. Charles Perrault et les frères Grimm n’ont pas seulement poli le récit : ils l’ont refaçonné, l’ont chargé de valeurs, de symboles, d’ambiguïtés. De la première version manuscrite jusqu’aux relectures les plus contemporaines, Cendrillon n’a jamais cessé de changer de visage.
Pourquoi Cendrillon fascine toujours autant ?
Si le conte de Cendrillon traverse les siècles sans prendre une ride, c’est qu’il parle à chacun de nous. Présente en plus de 1 500 versions à travers le globe, cette histoire interroge le cœur des liens familiaux, les tensions de la société, la promesse d’un destin bouleversé. On y retrouve la famille sous toutes ses coutures, la solitude de l’enfant, mais aussi la possibilité d’être sauvé ou de s’affirmer.
La figure de Cendrillon, humiliée par sa belle-mère et ses demi-sœurs jalouses, incarne la force tranquille de celle qui endure et qui espère. Mais à ses côtés, la marraine la fée ne se contente pas de distribuer des atours : elle autorise l’héroïne à saisir sa chance, à franchir la porte du bal, ce lieu où tout peut être renversé. Quant au prince, il choisit Cendrillon pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’elle possède.
Quant à la fameuse pantoufle de verre, elle ne se limite pas à un simple accessoire : elle devient la preuve de la singularité, ce petit détail qui permet la reconnaissance et la possibilité d’une nouvelle vie. À travers ses épreuves, le conte pose frontalement la question du mérite, de la justice et de la capacité à se réinventer.
Dans les rayons de littérature jeunesse comme dans les salons familiaux, le récit de Cendrillon se transmet, inspire. Il parle autant aux enfants qu’aux adultes : persévérance, espoir, bienveillance, autant de valeurs qui expliquent la longévité de ce conte mythique, toujours prêt à émouvoir ou à faire réfléchir.
Des origines anciennes aux premières grandes adaptations du conte
On l’oublie souvent, mais l’histoire de Cendrillon ne commence ni en France ni au XVIIe siècle. Dès le IXe siècle, la Chine raconte le destin de Yeh-shen, orpheline guidée par un poisson surnaturel et reconnue grâce à une chaussure égarée. Remontons encore : la Grèce antique voit Rhodope, esclave, devenir l’épouse de Psammétique après que sa sandale a mystérieusement atterri dans les mains du pharaon. À chaque fois, on retrouve une jeune femme harcelée, un objet inattendu, une ascension fulgurante.
Au XVIIe siècle, l’Italie s’empare du mythe avec le Pentamerone de Giambattista Basile. La Cendrillon de Basile, Zezolla, est marquée par la cruauté de sa belle-mère et secourue par un arbre magique. Puis, en 1697, Charles Perrault livre en France la version la plus célèbre : marraine la fée, pantoufle de verre, ton élégant et raffiné. Son texte, publié dans les Contes de ma mère l’Oye, s’impose dans la littérature jeunesse et façonne durablement l’imaginaire occidental.
Quand le XIXe siècle arrive, les frères Grimm présentent Aschenputtel, leur Cendrillon aux accents sombres, traversée par la magie et la violence. Dès lors, le conte circule, se transforme, se nourrit de chaque époque. Romans, albums, réécritures : la famille, l’injustice, le rêve d’émancipation deviennent des thèmes universels, sans jamais épuiser la force du récit initial.
Quand Cendrillon se réinvente : panorama des versions contemporaines
Le mythe de Cendrillon ne se contente pas de survivre, il se métamorphose. Le cinéma s’en empare dès le XXe siècle : en 1950, Disney offre une héroïne docile et lumineuse, marquant l’imaginaire collectif grâce à la magie des Walt Disney Studios. Ce long-métrage devient une référence mondiale, fixant durablement les traits du conte pour plusieurs générations.
Les arts de la scène ne sont pas en reste : voici quelques exemples marquants d’adaptations musicales et chorégraphiques qui ont renouvelé le récit.
- Sergei Prokofiev compose en 1945 un ballet époustouflant, où la partition épouse chaque transformation de l’héroïne, joué au Théâtre Bolchoï ou au Théâtre Mariinsky.
- Jules Massenet livre en 1899 une version opératique d’une grande finesse, où la magie se mêle au lyrisme du chant.
- Rudolf Noureev propulse le mythe dans le Hollywood des années 1930 pour l’Opéra de Paris, mettant en avant la modernité et la liberté de l’histoire.
Le conte attire aussi les cinéastes et les musiciens d’aujourd’hui. Kenneth Branagh propose en 2015 une adaptation en prises de vue réelles où Cendrillon s’affirme avec panache. En 2021, sur Amazon Prime, Camila Cabello incarne une héroïne indépendante, pleine de ressources et de créativité. Les studios de jeux vidéo (Cendrillon palikA, Red Tiger Gaming, Huuuge Global) ou les créateurs sur les réseaux sociaux ne cessent de s’approprier le récit, preuve de sa vitalité dans le monde numérique.
Les éléments centraux, la pantoufle, la marraine la fée, la rivalité des demi-sœurs, sont sans cesse détournés, questionnés. Exemple frappant : la version corse, Genderella, bouleverse les repères habituels en changeant le genre du personnage principal, ouvrant la voie à de nouveaux questionnements sur l’identité et les rôles sociaux.
Quels messages et surprises nous réservent les Cendrillons d’aujourd’hui ?
Impossible d’enfermer Cendrillon dans une seule histoire. Les réécritures les plus récentes bousculent autant qu’elles surprennent. Les motifs du conte mythique sont revisités : la pantoufle de verre n’est plus toujours l’élément central, la marraine devient mentor ou guide, le prince cède parfois la place à d’autres formes de reconnaissance.
Les thèmes évoluent : la famille recomposée, la rivalité des demi-sœurs, la pression des normes sociales. L’héroïne moderne refuse de subir son destin : elle interroge le bonheur, l’autonomie, la hiérarchie. Les nouveaux livres de littérature jeunesse mettent en avant la solidarité, l’audace, parfois l’humour ou l’autodérision. Les réseaux sociaux multiplient les détournements, faisant de Cendrillon un reflet des sociétés en quête de pluralité et de nouvelles représentations.
Pour illustrer ces mutations, voici deux exemples de versions actuelles qui renouvellent le mythe :
- La Cendrillon de Genderella, née en Corse, inverse les rôles de genre et propose une lecture résolument contemporaine du conte.
- La pantoufle, jadis synonyme de conformité, devient le prétexte à une affirmation de soi, à l’acceptation de sa singularité.
La jeunesse s’empare du récit, le commente, le partage. Sur forums et réseaux, on réinvente le bal, la fuite à minuit, la reconnaissance par la pantoufle. À chaque nouvelle adaptation, le conte gagne en nuances, révélant une capacité de métamorphose qui ne semble jamais vouloir s’épuiser. Et si demain, la prochaine Cendrillon naissait là où personne ne l’attend ?


